Interview de François Hébert – Directeur Général de l’Etablissement Français du Sang

Pouvez-vous nous rappeler ce qu’est l’EFS aujourd’hui et nous rappeler son offre ?

L’EFS, Etablissement Français du Sang, est un établissement public qui exerce le monopole civil de la collecte, de la qualification, de la préparation et de la distribution des produits sanguins labiles (globules rouges, plaquettes et plasma) indispensables pour soigner 500 000 patients chaque année. Il dessert ainsi de l’ordre de 1 500 établissements de santé. Dans une large majorité des cas, il réalise les examens d’immunohématologie (typage du groupe sanguin des patients/receveurs) et de délivrance (trouver le produit adapté au patient) dans les hôpitaux. Il est le garant de l’autosuffisance nationale sur ces produits. Il fournit aussi le LFB (Laboratoire Français de Biotechnologie) en plasma nécessaire à la production des médicaments dérivés du sang (immunoglobulines, facteurs de coagulation, …), autant de médicaments indispensables pour soigner 500 000 autres patients chaque année.

Pour réaliser ces missions, l’EFS, en lien très étroit avec la Fédération Française des Donneurs de Sang Bénévoles (qui revendique 750 000 adhérents), organise, chaque année, 40 000 collectes « mobiles » dans des sites mis à disposition par les municipalités, en milieu universitaire ou dans les entreprises et s’appuie sur ses 126 sites fixes de prélèvement. L’établissement accueille ainsi 3 000 000 de donneurs chaque année, puisque 10 000 dons par jour sont nécessaires pour couvrir les besoins.

Riche de 10 000 collaborateurs, l’EFS est, de fait, un des plus gros laboratoires nationaux de biologie médicale en nombre d’analyses réalisées par an. Il dédie aussi un important effort en matière de recherche et a diversifié ses activités dans le secteur de la greffe (premier acteur dans la mobilisation des donneurs volontaires de moelle osseuse et du typage des patients), de la thérapie cellulaire et tissulaire, des médicaments de thérapies innovantes et autres activités associées.

Vous avez certainement fait face à une demande accrue des services de réanimation pendant cette crise. Comment avez-vous fait pour répondre à la demande dans un pays où les donneurs sont confinés ?

Les premiers jours de la gestion de crise ont été très compliqués. Le mois de mars est habituellement particulièrement dense en collectes en milieu universitaire (20% des collectes) et en entreprises (10% des collectes). La fermeture rapide des universités et le confinement ont très fortement perturbé notre programmation de collectes dans un premier temps, d’autant que les besoins restaient au rendez-vous. Il faut se rappeler que, pour des produits particulièrement sensibles comme les plaquettes qui ont une durée de vie de 7 jours, l’EFS ne dispose en routine que de 48h de stocks.

Mais rapidement la situation s’est sensiblement améliorée. Un dialogue très constructif avec les autorités de l’Etat nous a permis, dans le respect des règles de distanciation sociale et de promotion des gestes barrière, de laisser nos autres sites de collecte ouverts et de reprogrammer ailleurs les collectes annulées. Les donneurs ont par ailleurs été autorisés à déroger ponctuellement aux mesures de confinement pour venir donner leur sang et nous avons pu observer une véritable mobilisation pour la cause du don de sang qui permet à chacun de contribuer à l’effort de prise en charge des patients.

Notre souci, a aussi bien évidement été immédiatement de protéger nos personnels qui se sont vus très rapidement équipés de masques sur les stocks propres de l’EFS. Par ailleurs, la déprogrammation de certaines activités médicales pour prioriser le traitement des patients atteints du COVID 19 a relâché temporairement la pression sur la consommation des produits sanguins labiles, même si, aujourd’hui, ces besoins sont pratiquement revenus à leur niveau habituel, certains traitements ne pouvant être différés davantage.

Où en êtes-vous des recherches et des études cliniques auxquelles l’EFS est associé dans la lutte contre le COVID-19 ?

L’EFS est un acteur important du programme de recherche mis en œuvre par le groupe Reacting (Inserm) qui agit pour le compte de l’Etat et arbitre les thématiques prioritaires dans le cadre de la crise. L’EFS contribue ainsi à une dizaine de projets de recherche dont les protocoles ont été montés dans des délais record grâce à la mobilisation des différentes équipes.

Parmi ces projets, j’en citerai deux :

–          le Projet Coviplasm, réalisé en étroit partenariat avec l’APHP qui vise à tester l’efficacité de plasma, prélevé chez des donneurs anciens malades du COVID guéris, et donc riche en anticorps, pour freiner la prolifération du virus chez des patients hospitalisés. L’enjeu pour l’EFS sera bien sûr de fournir ce type de plasma en quantité suffisante si l’essai s’avère conclusif. Les premiers résultats sont attendus pour début mai ;

–          Le projet Covid-donneur, qui vise à étudier la séroprévalence du COVID- 19 chez les donneurs de sang et apporter de précieuses informations sur la propagation de l’épidémie, à l’échelle populationnelle, au bénéfice des décideurs publics et des autorités sanitaires.

Quelles difficultés avez-vous dû affronter pendant cette crise ?

Bien sûr, comme de très nombreuses entreprises, la problématique de l’absentéisme lié aussi bien aux cas de COVID-19 au sein des collaborateurs de l’EFS, qu’à la question de la garde d’enfants en bas âge (près de 70% des personnels de l’EFS ont des enfants de moins de 12 ans).

La question de l’approvisionnement complémentaire en matériels de protection a été un véritable casse-tête.

Mais aussi la diversité des situations au niveau géographique, pour un établissement qui exerce son activité partout sur le territoire national, avec néanmoins une véritable solidarité entre les régions.

Enfin, sans doute le plus compliqué dans ce genre de situation, concilier la mobilisation de ceux qui sont « dedans », au cœur de la gestion de la crise, qui, à juste titre considèrent qu’une reconnaissance leur est due au titre d’un investissement hors norme, et de ceux dont les travaux peuvent se trouver fortement ralentis du fait de la crise, sans qu’ils ne l’aient bien sûr souhaité.

Qu’aurez-vous appris de cette période ?

La confirmation qu’aucune crise ne ressemble à une autre et que, face à une crise de grande ampleur, il faut en permanence réinterroger ses organisations, les mesures mises en place et leur adaptation face à l’évolution de la situation. Ne jamais avancer avec ses propres certitudes. Gérer une crise, c’est gérer l’incertitude, être réactif mais surtout transparent sur ce qu’on sait ou qu’on ne sait pas, et pourquoi l’on prend telle ou telle décision.

Directeur adjoint de cabinet de Roselyne Bachelot en charge des crises sanitaires entre 2007 et 2010, on nous a largement reproché « d’en avoir trop fait »… L‘histoire est revisitée aujourd’hui… Directeur général adjoint de l’Ansm (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé) de 2011 à 2017, j’ai eu à gérer les suites de la crise du Médiator, des prothèses PIP, des pilules de 3ème et 4ème génération, du Furosémide Teva, de l’essai clinique de Rennes, de la Dépakine,… Autant de crises, autant de réponses. Mais une certitude, les crises sont aussi des moments d’exception pour souder les équipes vers un objectif commun qui porte le ferment d’un collectif renforcé bien au-delà des périodes difficiles à traverser.

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